Le site des troubles du comportement alimentaire

Nathalie PDF Imprimer Envoyer
  
Mardi, 02 Février 2010 10:46

Depuis mon adolescence, je souffre d’un véritable problème de poids. Sur ce handicap purement physiologique, mais jamais reconnu dans toutes ses difficiles réalités, s’est greffé au fil du temps une douleur psychologique insoutenable et résistant aujourd’hui à tout traitement. Sans cesse renforcée par l’absence de reconnaissance du problème et les jugements négatifs, elle a acquis une totale autonomie, noyautant toutes les dimensions de mon existence et échappant à toutes les rationalisations. La maladie qui en découle, ma boulimie, m’a enlevé tous mes combats, tous mes rêves et espoirs, jusqu’à la vie presque. Pire, je ne suis plus un être humain comme les autres, juste une pauvre malade stupide qui, comble de l’infamie, a l’audace de se rebeller contre les mensonges et l’injustice, au lieu de courber l’échine.

 

A 11 ans, en cette fin d’avril 1982, dans une société qui ignorait encore ou presque les produits allégés et les régimes, j’étais une enfant heureuse, pleine de vie et d’intelligence, soucieuse de bien faire. J’avais plein de copains et copines, je bougeais, j’allais à l’école à pied ou en vélo. Un peu de télévision, des lectures mais pas d’ordinateur encore. Une autre époque en somme. Pour l’alimentation aussi. La vague des sodas, des hamburgers, pizzas et en-cas super caloriques n’avait pas encore déferlé sur l’Europe; de toute manière, ma mère y aurait mis bon ordre: attachée à nous donner une alimentation particulièrement saine et équilibrée, elle n’autorisait les exceptions que lors d’occasions festives. Je lui facilitais d’ailleurs la tâche puisque j’adorais les fruits et légumes et détestais le beurre, la graisse de viande ainsi que de nombreuses pâtisseries. Pareille nutrition serait aujourd'hui citée en exemple!

Toutefois, contrairement à toutes les assertions médicales en la matière, une bonne alimentation couplée à de l’exercice physique régulier ne vous garantit nullement d’échapper au surpoids. Or, justement, j’avais quelques rondeurs (50 kg pour 1,55 m) et, sans même s’interroger sur mon alimentation, le pédiatre sourd aux doutes de ma mère, m’a infligé, contre mon gré, un régime hypocalorique très strict qui a bouleversé mon existence sur tous les plans. En voici quelques règles: souper à 16 heures, plus de raisin, plus de saumon, de bananes, de petits pois, ni de pâtes ou de graisses, peu de féculents ... et jamais de jour de relâche. Au début, j’ai tenté de résister mais ma mère a suivi l’avis du médecin. Finie l’innocence! Parce que, même si je me rebellais, j’apprenais que le surpoids devait être combattu, voire puni dans mon esprit d’enfant, qu’il résulte d’une alimentation trop riche et trop copieuse. Désormais, je regardais les aliments comme des ennemis potentiels et les plaisirs naturels de la bouche comme un péché. De plus, même les rares produits allégés qui existaient m’étaient strictement rationnés car les édulcorants et additifs divers qu’ils contiennent ne sont pas sans risque pour la santé. Aujourd’hui plus personne ne parle de ces dangers mais rien ne garantit qu’ils aient disparu. Ces restrictions m’ont toutefois rendu la vie encore plus difficile par la suite. Sans que j’en aie pleinement consience sur le coup, la leçon a fait son chemin en moi, avec un cortège de blessures encore vives et de conséquences sans cesse plus terribles. Car le régime a échoué. Je n’ai pratiquement pas maigri. Maman a laissé tomber, mais je retenais l’expérience. Je savais que si je prenais du poids, j’en serais en quelque sorte tenue pour responsable et remise au régime. J’en déduisais que je serais sanctionnée ou à tout le moins dévalorisée, moins aimée peut-être, moins méritante. La nourriture n’était plus innocente. J’avais appris à me méfier de tout. De plus en plus, le plaisir de manger se doublait désormais de culpabilité et je croyais lire dans les yeux d’autrui la condamnation à chaque “écart” et à chaque kilo pris. D’autant que, véritable gourmet, je résistais pas toujours aux tentations, même si je le regrettais ensuite. Je redoutais les visites médicales et leur note “surcharge pondérale”. Avec l’âge, une telle conscience, le souci de bien faire et d’être en bonne santé et le désir d’être appréciée, je n’ai plus jamais abandonné la bataille.

Durant de longues années, j’ai suivi strictement plusieurs régimes. Même en dehors de ces périodes, je surveillais toujours mon alimentation, sans jamais me sentir à la hauteur au vu des résultats négatifs et de certains écarts. Je suivais les conseils de brochures de la Croix Rouge ou d’associations médicales, j’ai même consulté directement des médecins et une diététicienne. Toujours le même message: il fallait manger moins et moins riche ainsi que bouger plus. Aucun ne me croyait lorsque j’affirmais que je n’arrêtais pas de faire des efforts sans succès, d’autant que je ne souffrais d’aucun dysfonctionnement métabolique répertorié. Tout était donc de ma faute. D’autant que, comme j’ai toujours adoré les bonnes choses (fruits, légumes, produits laitiers,...), la lutte me demandait pas mal de volonté et qu’il m’arrivait de ne pas en avoir pour tenir strictement mes objectifs. Même les aliments réputés “peu caloriques” m’étaient rationnés. Chaque matin, je me réveillais en espérant voir mes efforts couronnés de succès et avoir enfin trouvé un poids d’équilibre sans effort supplémentaire. Je ne cherchais pourtant pas une silhouette parfaite, juste une corpulence moyenne et stable sans privation constante. Hélas, seule la déception était au rendez-vous. Pire, lorsque j’adoptais un certain régime, si parfois mon corps commençait par réagir favorablement un bref moment, il s’adaptait ensuite très vite, pour se remettre ensuite à grossir. Je devais donc toujours faire plus d’efforts pour aboutir en fin de compte au résultat inverse. De quoi vous démolir les nerfs, comme le savent tous ceux qui souffrent de ce problème et de sa non-reconnaissance. Je n’avais plus aucun ami, je redoutais parfois même les voyages et les fêtes que j’évitais. Pas de repas au snack avec les copains ni avec les collègues ensuite. Parfois je craquais un peu et j’étais dévorée de culpabilité. Que de larmes versées sur tous ces échecs! Et l’aiguille de la balance qui ne cesse de grimper, les vêtements qui serrent en dépit de toutes les restrictions. A 18 ans, je frôlais la surcharge pondérale, avec 63 kg pour 1,61 m, sans savoir comment la freiner puisque je mangeais de moins en moins et bougeais de plus en plus. A chaque nouvelle bataille, mon corps s’adaptait vite : il apprenait à faire plus avec moins. Personne ne me croyait en dehors de ma famille, qui ne voyait toutefois pas le calvaire que je vivais. J’avais bien trop honte de moi et de mes faiblesses pour oser en parler avec une totale franchise. Pourtant, je n’ouvrais jamais un magazine de mode, j’avais d’ailleurs plein d’acné, des prémices de varices, et aucune des mensurations requises pour la mode. Je ne m’en souciais guère, je rêvais plutôt d’une carrière de chercheur. Mais je voulais tout de même être aimée, donner une bonne image de moi, bien faire et surtout jouir d’une bonne santé. Alors je suivais les conseils médicaux des campagnes de prévention. Je rêvais d’être comme tout le monde, d’avoir une vie sociale, mais c’était impossible. Seule ma mère qui avait vécu mes tristes expériences, me soutenait dans mes affirmations, mais comme je lui avais parfois dissimulé certains écarts, je me sentais trop coupable pour que son appui me suffise. Je pensais aussi parfois qu’elle ne prétendait que chaque individu a son poids d’équilibre, bas ou haut selon les cas, sans pouvoir le changer, qu’uniquement pour me consoler.

Un jour, cependant, un homme a brisé ma solitude, m’ouvrant les portes du monde et de ce que j’ai voulu croire l’amour. Comme j’étais déjà ronde, j’ai imaginé un instant que le poids n’empêchait pas de trouver l’âme soeur et que cet homme croirait mon histoire, que mon cauchemar touchait à sa fin. Erreur fatale. En effet, il s’est révélé très vite obsédé par le sujet, considérant que le poids révélait la volonté et la valeur de la personne. La pression augmentait donc pour moi et là où je croyais enfin obtenir une délivrance, je tombais dans l’asservissement le plus rude, parce que je redoutais trop de replonger dans cette solitude si douloureuse qui avait marqué toute mon adolescence. Alors, j’ai cru avoir là une motivation inégalée pour gagner la bataille du poids. Malheureusement, cette victoire signifiait aussi, mais je l’ignorais alors et le monde médical continue de le nier, perdre la santé pour m’acheminer après des années de combat douloureux et d’agonie vers une mort inéluctable dans un isolement croissant, bref plonger dans une maladie déjà présente en germe à cause du monde médical, déclenchée véritablement par un homme qui disait m’aimer et aggravée enfin par les médecins et psychologues censés m’en guérir. Revenons à cette main tendue qui m’a précipitée en enfer. Sur mes anciennes blessures, qui m’avaient déjà arraché tant de larmes de désespoir, cet homme et sa famille ont versé de la lave en fusion. A l’opinion médicale selon laquelle une surcharge pondérale s’explique nécessairement par une suralimentation et/ou une trop grande sédentarité, ils ajoutaient une dimension morale fondamentale, - parfois présente chez certains médecins, j’en ai fait l’amère expérience encore récemment-: les gros sont des êtres méprisables, sans volonté et indignes de toute considération. Chaque repas pris dans la famille de mon ami m’obligeait à entendre leurs commentaires dévastateurs à l’égard des gros de leur entourage et les sempiternels reproches adressés à ma belle-mère par son mari et ses fils: “tu es trop grosse, regarde-toi, arrête de manger autant”. J’ai tenté de m’opposer, de rétablir la vérité, mais je ne pouvais faire entendre ma voix sans risquer un conflit. Alors, je me suis tue, souffrant en silence et jurant que personne ne m’insulterait jamais de la sorte. Bref, si je prenais du poids, je m’exposais à un tel mépris et je perdais mon compagnon, parce qu’il n’écoutait pas plus mon histoire que les médecins ne l’avaient fait. Dans le même temps, la voix de ma mère perdait de sa puissance persuasive et consolatrice avec la distance. Chaque fois que je tentais de défendre la vérité, à savoir que beaucoup d’obèses ne sont pas responsables de leur poids, on me disait de taire ces ânneries. Bizarrement, la plupart acceptent pourtant que certains maigres puissent manger tout ce qu’ils veulent sans grossir. Pour la cohérence, on repassera!

Je me suis donc battue de plus en plus: après les frustations qualitatives, vous apprenez à supporter la faim et les courbatures de l’exercice physique. A coup de volonté. Sans résultat notable. Je pesais encore plus de 57 kg après des années d’efforts épuisants, et le moindre relâchement se traduisait aussitôt par une remontée de l’aiguille sur la balance. Seule la pillule m’avait un peu aidée un bref moment. Un jour, vers le milieu de 1996, mon mari m’a carrément balancé que si je n’avais jamais maigri, c’était parce que je n’avais pas assez réduit mon alimentation ni fait assez de sport. J’ai décidé de lui prouver ma valeur et j’ai mis le paquet. J’avais 26 ans, je préparais ma thèse de doctorat, usée déjà par trop d’années de lutte infructueuse et de rejets constants de ma réalité. J’ai réprimé de plus en plus les écarts, alors que parallèlement tout devenait écart puisque je réduisais perpétuellement mon alimentation, qualitativement et quantitativement, et j’ai encore augmenté le sport. Lorsque je sortais au restaurant ou lors de fêtes, je ne m’autorisais plus que des portions réduites, et laissais le reste dans l’assiète. Les vacances devenaient de véritables marches forcées. Miracle: j’ai fini par perdre du poids, très lentement, à peine un demi kilo par mois. Pour d’énormes efforts permanents et avec des écarts qui me remplissaient de culpabilité (un biscuit, quelques cuillères de trop,...). Un tel résultat en découragerait plus d’un, mais pour moi, c’était enfin une victoire, si minime et si coûteuse soit-elle. Malheureusement, je devais sans cesse diminuer mes repas, que je veillais toujours à équilibrer parfaitement, soucieuse par-dessus tout de ma santé, en respectant les directives médicales, ce qui compliquait encore ma tâche. Je crevais de trouille de manquer de volonté, et de perdre en un coup des mois atroces d’efforts. En effet, je restais un vrai gourmet. A aucun moment de ma vie, d’ailleurs, pas même aujourd’hui, je n’ai perdu le plaisir de manger, il est vraiment inné. Personne dans mon entourage ne soupçonnait le moindre danger puisque je maigrissais si lentement. On se réjouissait au contraire. Malheureusement, mes nerfs s’usaient et mon corps n’en pouvait plus. Mon succès apparent semblait de plus renforcer le message dominant, qui causait en réalité ma perte. Mais je ne me rendais pas compte que je me trompais, que me démolissais au lieu de me forger une santé de fer. Par contre, je ne remplissais aucun des critères de l’anorexie mentale, alors que par la suite, les spécialistes ont immédiatement rattaché mon cas à cette maladie. Je mangeais au moins 600 kcal par jour, sans jamais sauter de repas, je pesais encore 48 kg pour 1,61 m (BMI: 18,5).

En janvier 1998, après un an et demi de ce calvaire que compensait toutefois le bonheur tant rêvé de gagner la bataille du poids, j’ai subi de plein fouet une première crise de boulimie. Un véritable enfer commençait, dont seule la mort me délivrera, je l’ai compris maintenant après avoir tout tenté pour vaincre la maladie, et ce, en dépit des mauvais traitements des médecins et des spécialistes du domaine, dont chaque parole décuple la souffrance du poids qui m’empêche de guérir et m’inflige en sus l’indicible douleur de l’incompréhension et de l’injustice. Décrire l’horreur qui vous saisit lors d’une crise de boulimie me paraît impossible. C’est un grignotage qui vous emporte soudain dans un tourbillon. Toutes les digues se rompent et vous mangez sans arrêter tout ce que vous vous interdisez normalement ou dont vous limitez la consommation, c’est-à-dire tout ce que vous aimez: fruits, légumes, pain, fromages, céréales, glaces, yaourts, biscuits, poissons,.... En un instant, vous devenez le jouet de vos pulsions et de vos frustations. Plus de volonté. Juste le plaisir, l’apaisement, la honte aussi. Et la terreur de reprendre ce poids si douloureusement perdu, plus insoutenable que tout. Les crises suivantes, éloignées les unes des autres au début, puis plus rapprochées, minent totalement votre confiance en vous. C’est la panique. Pour compenser ces orgies que je redoutais de plus en plus, je m’imposais des jeûnes, un régime encore plus sévère et davantage de sport. Là, peut-être peut-on voir un comportement anorexique, mais il se contentait de répondre aux crises de boulimie et non l’inverse comme le considèrent les spécialistes. J’ai commencé par maigrir; affolée, je tentais de prendre un maximum d’avance. Je luttais désespérément contre les crises souvent en vain. Ensuite, avec les progrès de la boulimie, j’ai bientôt regrossi car je ne parvenais pas à vomir. Tous ces kilos me rendaient folle. Dès le premier dérapage, j’en avais immédiatement averti mon mari, qui n’y voyait que de simples défoulements, jusqu’à ce que cela devienne trop fréquent et menace sa propre tranquilité. Je me sentais atrocement coupable, d’autant plus que cette fois, le poids repris s’expliquait effectivement par mon manque de volonté, ou ce que je croyais tel, parce qu’en réalité, il s’agit d’une véritable maladie. Je m’en voulais à mort, j’avais toujours peur de moi-même et tellement honte que j’ai mis des mois à en discuter avec ma mère ou un médecin. Je m’accusais de faiblesse, inconsciente qu’il s’agissait d’une maladie. Et je me battais pour continuer mon travail, pour ne pas perdre totalement pied. La douleur du poids, qui réaugmentait, me rendait folle. J’avais dû trop sacrifier à sa perte pour accepter de le reprendre et je savais que mon poids d’équilibre, s’il existait, dépassait la limite admissible par la société sous l’influence des médecins, par mon mari et sa famille. Pourtant, souvent je n’avais même plus la force de résister à toutes ces envies qui me hantaient, se vengeant de tant d’années de refoulement.

Très vite, je me suis documentée sur les troubles alimentaires mais rien de ce que je lisais ne correspondait à mon vécu: mauvaise perception de son propre corps (or, j’ai toujours su quand j’étais trop grosse ou trop mince mais la peur de regrossir, de perdre le fruit de si coûteux efforts et donc de revivre mon ancien cauchemar me faisait préférer le deuxième cas; je voulais aussi garder un maximum d’avance pour le jour où le poids remonterait), perte du plaisir de manger (de mon inaltérable goût pour les mets délicieux venaient d’ailleurs une des difficultés de la lutte et l’usure de mes nerfs), absence de désir sexuel, régimes insensés (j’étais une vraie maniaque de l’équilibre), idée erronée qu’une alimentation normale rend obèse (j’en aurait hurlé: cette idée décrivait précisément ce que j’avais vécu pendant 20 ans et ce qui avait provoqué la catastrophe), aliments ou circontances déclenchant les crises,.... : aucun de ces symptômes ne se vérifiaient dans mon cas. J’ai fini par céder à mon généraliste d’alors, le « Dr B. », par dépasser ma méfiance des psychologues pour consulter des spécialistes dans l’espoir qu’ils traiteraient mes propres souffrances plutôt que d’appliquer bêtement à mon comportement les fausses analyses des ouvrages scientifiques. Une de mes plus graves erreurs! Je la paie encore très cher maintenant car je sais aujourd’hui qu’aucun n’a accordé le moindre crédit à mon histoire. Pareille insulte injustifiable laisse un éternel poignard figé dans mon coeur, que chaque vaine tentative pour faire éclater la vérité enfonce davantage. Cette souffrance se révèle aujourd’hui comme une seconde maladie, qui aurait clairement pu être évitée si médecine rimait avec écoute, respect, honnêteté, intégrité et compétence, comme je l’ai stupidement cru trop longtemps.

J’ai d’abord rencontré une sommité dans le domaine, le « Dr C », qui, après avoir entendu toute mon histoire, m’a simplement balancé: “Reprenez 10 kilos et vos crises disparaîtront”. Un tel mépris de ma douleur et de mon existence me suffoqueront à jamais. Cruel et stupide, puisque j’ai repris plus de 20 kilos aujourd’hui sans que la maladie ne cesse d’avancer. Il m’a fallu du courage pour affronter une autre psychologue spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire (TCA), « Mme D. ». Nouvelle déconvenue. Elle arrivait en retard, refusait de répondre à mes questions sur la thérapie, qui ne m’amenait aucun mieux. Il m’est difficile de savoir ce qu’elle pensait vraiment, parce qu’en dépit de mes demandes répétées depuis plus de six mois, elle refuse toujours de me laisser accéder à mon dossier. Entre temps, après un an d’échecs répétés, soit en décembre 1998, j’avais enfin trouvé une solution pour réussir à vomir un peu après les crises. Cela me permettait au moins de juguler la reprise de poids et la souffrance associée. J’ai donc patiemment perfectionné ma technique. De plus en plus aussi, je planifiais les crises, afin de choisir le moment le plus opportun pour limiter les dégâts connexes, d’essayer de contrôler la prise de poids et d’en tirer un maximum de plaisir. De toute manière, je savais que je ne résisterais pas indéfiniment: j’échouais toujours tôt ou tard. Céder à un instant me rendait souvent capable de réussir autre chose ensuite, alors que la lutte intégrale réclamait toutes mes forces. Hélas, malgré tous mes efforts pour l’endiguer, la maladie progressait sans cesse, menaçant mon avenir professionnel pour lequel j’avais travaillé comme une folle et mon couple. Ainsi, simultanément, pour multiplier mes chances de guérison, j’ai vu un psychiatre, le « Dr E. ». Il a réussi à me brouiller momentanément avec ma mère en lui collant la responsabilité de mon état (comme l’avait d’ailleurs laissé entendre un autre médecin déjà consulté). Aucun des médicaments qu’il m’a prescrits n’a jamais eu le moindre effet. Son analyse me jetait plus étroitement que jamais sous la coupe de mon mari, le véritable déclencheur de mes problèmes tandis qu’elle me coupait de la seule personne capable de m’éclairer sur la vraie cause et la seule solution, ce que je ne comprendrais que plus tard. De plus, à force de m’interrroger sur mes rêves, il me faisait redouter le coucher. Je n’en pouvais plus. J’ai fini par arrêter ces thérapies pour essayer quelqu’un d’autre, « Mme F ». Chaque rupture de thérapie se révèle ardue et douloureuse, parce que vous vous interrogez sur l’effort que vous avez fourni, votre motivation, votre persévérance, les raisons de votre échec, la peur de ne pas guérir, sans jamais trouver de réponses à ces questions. Et vous repartez de zéro, sans pouvoir emmener de dossier. Cette psychologue pourtant recommandée par un médecin de famille, le « Dr G. », s’est révélée complètement folle au point de me rendre la vie pratiquement impossible. J’ai appris récemment qu’elle n’était même pas psychologue mais simplement conseillère conjugale. Jamais je n’ai parlé d’un problème de couple, j’y allais pour soigner ma boulimie, or elle n’avait aucune qualification pour un tel traitement dont elle a pourtant accepté de se charger. C’est sans équivoque une faute professionnelle et une négligence de la part du médecin de m’y avoir envoyée. J’ai tenu 4 mois avant de me sauver, complètement en miettes.

Pour aucune de ces thérapies, je n’obtenais de résultat d’analyse, ni de victoire sur la maladie. Bizarrement, puisque, de mon point de vue, je connaissais parfaitement les raisons de mes problèmes et les leur exposais chaque fois, tous ces soi-disants experts n’en tenaient pas compte et considéraient que le poids n’avait rien à avoir avec les vraies causes ou solutions. Ils parlaient d’ailleurs parfois d’anorexie, ce qui me laissait perplexe. Je ne croyais pas le débat terminologique capital mais j’avais tort car il révèle l’étendue du malentendu et de leur mépris. J’avais du mal à les croire mais, d’un autre côté, pour moi pareille hypothèse était plus facile à gérer puisque rien d’autre ne me faisait vraiment peur. Je me berçais donc d’illusions et leur incompétence laissait le champ libre à la maladie qui en profitait. Avant même d’aller voir des spécialistes, mon entourage avait parfois pointé du doigt le surmenage, le perfectionnisme,..., j’avais réussi à tempérer ces excès mais la boulimie gagnait chaque jour du terrain malgré la résistance que je lui opposais, minant mes forces. Pourtant, les psychologues et les médecins ne m’offraient jamais d’autre voie de guérison. Ensuite, j’ai vu de longs mois, plus d’un an en fait, une spécialiste des troubles alimentaires recommandée par une association traitant des troubles alimentaire, en apparence très humaine et raisonnable, « Mme H. ». Je n’ai découvert que récemment qu’elle n’avait jamais accordé le moindre crédit à mon histoire, contrairement à ce qu’elle m’avait laissé croire. En effet, lors de l’une de mes tentatives pour obtenir mon dossier, elle a dit que si je sortais des crises de boulimie, je n’aurais plus de problème de poids, ce qui est totalement faux, au contraire. Plus le temps passe et plus la réalité confirme mon analyse. Tant de duplicité me révolte profondément et chaque jour j’en hurle de douleur d’autant que je n’ai aucun recours contre cette véritable insulte et tant de mois perdus en vaines luttes très coûteuses mais mal ciblées. Au début de la thérapie, elle m’avait affirmé qu’il était possible de guérir de la boulimie, de n’avoir plus envie de crises et de retrouver une alimentation normale sans garder de problème de poids. Mon rêve depuis plus de 20 ans! J’ai commis l’erreur de croire qu’il y avait effectivement une solution, mais je pensais que « Mme H. » était convaincue du problème physiologique auquel je me heurtais. J’ai jeté dans la bataille toutes mes forces. Pendant un temps, je limitais un peu les crises, à coup de volonté, mais des souffrances croissantes minaient finalement toujours ma résistance. La boulimie gagnait à tous les coups. Au mépris de ce que je vivais, « Mme H. » m’assurait que je faisais de réels progrès, me trouvait même parfois trop acharnée à la lutte tellement je voulais guérir. Je n’ai jamais vu aucune avancée réelle sur mon cauchemar, au contraire, je sombrais chaque jour davantage. Mon couple se défaisait peu à peu sans qu’elle ne m’apporte aucune aide sur ce point. Je lui avait pourtant expliqué l’influence de mon mari sur ma souffrance du poids. Aucun écho. Par contre, elle m’a conseillé de laisser ma thèse sur le côté. Je le regrette plus que tout au monde: je n’ai jamais pu la reprendre et j’ai l’impression d’avoir perdu un enfant. Au fond, il lui suffisait que je réussisse à manger un peu en dehors des crises pour distinguer un progrès. C’est ridicule: j’ai toujours adoré manger, et que tant que je ne grossis pas, ce n’est pas un problème. Et cela n’endiguait en rien les crises. Pour preuve, à une époque, lorsque je sortais au restaurant, je vomissais dans les toilettes de l’établissement. Lorsque j’ai constaté que je pouvais savourer mon repas paisiblement et rentrer vomir chez moi ensuite sans prendre plus de poids, j’ai directement arrêté le premier comportement. Plus de plaisir et moins de stress, pas d’hésitation possible. Si j’avais pu, je n’aurais d’ailleurs pas vomi du tout. Plus tard, lorsque j’ai dû sauter certains jours à cause de mon poids, j’ai cessé de vomir au sortir du restaurant: cela me gâchait une partie du plaisir sans empêcher la prise de poids; par-contre je recommençais à ne plus oser tout manger. Une sorte de retour en arrière, avant le début de la maladie, comme je l’exposerai plus loin. En fin de compte, j’ai arrêté cette thérapie-là aussi, de plus en plus désespérée de ne rien obtenir.

Aujourd’hui, après plus de six mois de vaines tentatives, j’ai enfin réussi à obtenir mon dossier, comprenant ses notes personnelles et mes propres notes qu’elle avait conservées. Amère déception! Mes écrits lui communiquaient toutes les données du problème, qu’elle n’a jamais compris. Il lui aurait suffi d’un peu de clairvoyance pour reconstituer le puzzle et tenter d’avancer sur le point essentiel, au lieu de m’égarer sur de fausses pistes et de renforcer les illusions qui m’aveuglaient. Ses notes à elle se limitent à reprendre mes propos, écrits ou relatés en séances, soient principalement mes faits et gestes et sentiments au cours de ces longs mois. Elles ne contiennent pratiquement aucune réflexion personnelle, sauf ici et là, rarement, une idée, le plus souvent farfelue, jamais exploitée ni creusée. Rien ne justifie mes soi-disants progrès. Aucune explication des causes de ma boulimie. Bref, cette psychothérapie n’a aucun sens, aucun apport. Qu’ai-je payé? La location d’un fauteuil? Où est le traitement qui devait me guérir? J’aurais pu parler à mon mur. Comment un médecin peut-il vous prescrire une telle arnaque comme seul traitement possible? Ma rage et ma souffrance ne se calmeront jamais. De surcroît, dans mes propres notes que je lui avais confiées, « Mme H. » souligne des éléments sans importance au lieu de mettre à jour le noeud du problème qui y apparaissait pourtant clairement. Je lui ai écrit pour lui dire ma déception et dans l’espoir d’obtenir quelque explication. Le silence seul m’a répondu. Alors, j’ai décidé de tenter un gros coup: je ne travaillais plus depuis longtemps, mon mari m’avait quittée, ce qui constituait une épreuve de plus car, à cette époque, je l’aimais toujours et je crevais de trouille de rester seule et malade. J’ai retrouvé du travail, puisque mon ancien contrat avait pris fin, et je m’y suis lancée à fond. Je combinais ainsi les principales pistes généralement présentées comme salvatrices: resocialisation, revalorisation professionnelle, ergothérapie, repas en compagnie,... J’ai tenu 7 mois avant de m’effondrer à bout de forces. Sans avoir progressé d’un iota sur ma pierre d’achoppement. Comme toujours, la maladie en avait profité. Ce job, je l’avais aimé, j’avais mis toutes mes ressources et tous mes espoirs en lui, ravalant de constantes souffrances physiques et psychologiques pour l’assurer au mieux. Je n’avais fui aucune épreuve, même liée à mon problème. Echec et mat sur tous les fronts. Lorsque j’ai demandé à un psychiatre, le « Dr I. », pourquoi cette thérapie n’avait pas fonctionné, pourquoi je perdais du terrain au lieu d’en gagner comme annoncé, il m’a répondu que ce n’était pas normal. Mais encore?

Face à ce nouvel échec, j’ai analysé la situation en profondeur pour en percevoir les motifs et peut-être mieux comprendre aussi la maladie. Dès le premier jour, j’ai su confusément que ma boulimie prenait racine dans mon insoluble problème de poids, dont le déclenchement ou en tout cas sa prise de conscience, venait de ce premier régime imposé à l’adolescence. Personne ne m’a écoutée, sauf ma mère qui avait également tout compris dès le départ et n’a jamais cru aux analyses diverses de mes psychologues. Elle espérait qu’ils s’emploiraient à me faire accepter d’être grosse pour que je puisse manger normalement. Tous mes autres problèmes relationnels avaient découlé de ce poids ingérable et non l’inverse comme le pensaient les psychologues, qui n’ont jamais accordé le moindre crédit à mon histoire. D’ailleurs, ce que je vivais au quotidien ne correspondait pas à la description des TCA (troubles du comportement alimentaire). Il n’y a jamais eu d’alternance entre des phases anorexiques et boulimiques, juste une inexorable progression de la boulimie et de ma lutte pour limiter la reprise de poids. Avec un cortège de souffrances de plus en plus lourdes. Ma lutte vaine contre mon poids jamais reconnue avait entraîné probablement d’autres difficultés, du moins non directement liées au poids ou à la nourriture, que j’ai pu résoudre dès que j’en ai pris conscience, sans que la maladie recule jamais. Logique: éliminer quelques symptômes sans s’attaquer à la cause ne permet jamais d’éradiquer une maladie. Bref, j’ai enfin vu clair, loin de tous le fatras psychologique qui m’avait caché si longtemps cette réalité pressentie dès le premier jour, réalité récusée par tous aujourd’hui encore. J’avais achoppé sur un seul point: la souffrance du poids, créée justement par le corps médical, la société et mon ex-mari, qui me rendait incapable de manger suffisament pour vivre en bonne santé. Et comme la nourriture, par les crises, était devenue une sorte de drogue, je ne pouvais plus supporter de renoncer à tout comme avant, ce qui m’enfonçait dans la boulimie. De toute manière, je n’avais aucune issue: si je mangeais normalement, je grossissais et je ne le supportais pas, et si je mangeais ce que je pouvais pour ne pas grossir, je n’avais pas assez de force pour vivre et je devais renoncer au monde. Mon explication permet de rendre compte de tous les évènements et sentiments de ma vie, de mes échecs contre la maladie dans ses moindres détails, ce que n’a jamais réussi aucun de mes psychologues. Loin d’être des angoisses non fondées, toutes mes peurs (de grossir si je mangeais normalement et de ne pas être aimée ni bien intégrée dans la société si je prenais du poids) étaient rationnelles et pleinement justifiées; elles le sont encore aujourd’hui, presque de plus en plus. A 19 ans, j’ai hésité plusieurs mois sur le choix de mes études pour finalament abandonner l’école de commerce pour la linguistique, décision que je n’ai jamais regrettée par la suite. J’ai connu alors des moments difficiles et pour fuir les questions, je me suis parfois réfugiée dans la lecture et l’écriture; dans la bouffe, jamais. Mais je n’avais pas encre rencontré de la diététicienne qui m’a brisée (mon journal intime de l’époque en atteste) et je ne sortais pas avec mon mari. Mon poids me faisait déjà souvent pleurer, je maudissais la société pour le regard qu’elle portait sur le sujet. Mon éternel combat perpétuellement déçu m’épuisait déjà. Bien des pages en témoignent. Cependant, la pression se révélait nettement moins forte que de nos jours. Et je n’avais sans doute ni la motivation ni la possibilité d’un régime très strict de longue durée. Remarquons d’autre part que les TCA sont plus fréquents dans les milieux qui se focalisent sur le poids, exigeant des résultats très bas, comme la mode, la danse, la gym,... Il semble donc logique que si la société, la médecine et la famille mettent la pression pour obtenir un certain poids apparemment moyen mais requérant en fait du sujet des privations excessives, le risque soit similaire. Ma boulimie trouve son origine dans mon réel problème de poids et les restrictions alimentaires conséquentes, ainsi que dans la conception de l’obésité défendue par les médecins, mon ex-mari et la majeure partie de la société. Pourtant personne ne veut admettre cette vérité. Seule ma mère, dont je m’étais distancée lors de mon installation en couple, avait compris la situation dès le départ, tout en ignorant toutefois l’influence de mon mari et les sentiments de mon adolescence. Et au début je ne pouvais pas la croire, seule contre tous, ni accepter les conséquences de sa solution. Je voulais tant conserver ma victoire si douloureuse et longuement attendue sur mon poids, que je préfèrais suivre ceux qui me le promettaient. Certains thérapeutes ont mis en cause ma mère, d’autres ma thèse, aucun mon mari... Comment auraient-ils pu le faire d’ailleurs, puisque tous les spécialistes tant en nutrition qu’en TCA font tout pour convaincre les gens qu’en mangeant sainement, on retrouve un poids normal. J’ai même entendu l’un d’eux déclarer dans une émission très sérieuse sur le sujet qu’en faisant un peu de sport trois fois par semaines on évitait tous les problèmes de poids ou de TCA! De qui se moque-t-on? Et rencontrer des médecins en face à face ne changent rien, au contraire, les insultes sont encore plus personnelles. Belle perspicacité que la leur: couler les seules bouées qui auraient pu me sauver! Plus je fouille aujourd’hui dans mes dossiers médicaux et les quelques avis que j’arrive à obtenir, au prix d’efforts insensés, des psy qui m’ont soi-disant soignée, plus je découvre que tous m’ont menti, sans respecter rien de mes paroles, réinventant toute mon histoire pour la plaquer sur leurs théories et se contredisant les uns les autres. C’est à vomir! Moi qui leur faisais confiance, qui leur livrais mon intimité, affrontais les souffrances de la thérapie sans jamais la moindre amélioration, je me sens aujourd’hui comme si j’avais été violée, trahie de longues années. J’ai perdu mon statut d’être humain le jour où je suis tombée malade. Lorsque je lis le code de déontologie qu’ils sont censés respecter, j’en hurle de rage et mon coeur saigne. Consentement éclairé du patient, honnêteté, respect des valeurs et de la volonté, interdiction de manipulation, communication des résultats, pas d’usages abusifs, pas d’actes sans raison,... tous ces belles promesses ont été foulées aux pieds. Je m’en veux de n’avoir pas vu complétement clair dans leur jeu sur le moment et de n’avoir pas eu assez de force et de confiance en moi pour les affronter et les confondre. Cependant, aujourd’hui, j’ai ces fragiles ressources, mais je n’obtiens rien d’autre que l’incrédulité et de nouvelles giffles. C’est une nouvelle maladie qui me ronge. Décidément, la médecine me gâte! Mais qui soignera ces blessures-là? Revenons à mon histoire. En fait, je ne pouvais même pas m’imaginer grosse sans me tordre de douleur, avec l’écho de toutes les remarques du passé, sans cesse ravivées par les campagnes actuelles contre l’obésité devenue fléau mondial n°1 et je ne voyais aucun moyen de rester relativement mince (disons 58 kg) et de manger suffisamment pour travailler sans parler de jouir d’une vie sociale. J’ai compris alors que ma seule issue était de m’accepter grosse (75 ou 90 kg, voire plus). J’ai tout tenté pour affronter ce barrage du poids. Rien n’y a fait. Plus je tentais de le dépasser, plus je ravivais la douleur, jusqu’à en devenir folle. Simultanémant, les programmes contre l’obésité se multipliaient: médias, mutuelles, gouvernements, commerces, tous y prenaient part. La pression grandit de jour en jour. Chaque message décuplait ma rage et ma souffrance parce que jamais je n’entendais parler des gens, pourtant nombreux, qui, comme moi, se révèlent tout à fait impuissants à maîtriser leur poids et que les régimes mènent encore plus vite à l’obésité. Au contraire, à les entendre, tout le monde peut contrôler son tour de taille en mangeant sainement et en s’activant modérément. Tout autre prétention n’était que pur mensonge. Dans une telle atmosphère, aucune chance pour moi de guérir.

Peu à peu, j’ai compris que je serais incurable. Rien ne me permettrait de dépasser assez la douleur qui me saisissait à l’idée de devenir grosse. Pourtant doucement, à cause de la boulime, je reprenais du poids, toujours plus dans les larmes et les cris. J’avais besoin de mes crises, je n’avais plus d’espoir de guérir et comme je n’avais jamais réussi à me suicider parce que la bouffe me tenait, j’étais coincée. Au début, je supportais encore de grossir puisqu’il me restait un peu de marge; mais elle s’estompait et cet inexorable mouvement ascendant me rappelait le passé et me paniquait. Comme j’avais du mal à convaincre mes proches, non de mon histoire qu’ils connaissaient, mais de mon incurabilité, j’ai encore tenté deux types de psychothérapies, non plus pour comprendre ma maladie ou chercher comment la combattre mais dans l’espoir qu’elles m’aident à apaiser cette souffrance du poids et à affronter la société, seule manière d’espérer une éventuelle guérison et préalable indispensable à toute désintoxication durable. J’ai vite compris que l’EMDR ne concernait pas mon cas et empêché la praticienne, « Mme J. », de me mener en bateau très longtemps. Mes expériences m’avaient appris la méfiance. Elle n’a réussi à me mentir que pendant deux mois, le temps pour moi de faire des recherches en parallèle et d’obtenir assez d’informations pour la confondre. Encore un bel exemple d’escroquerie et d’incompétence de la part d’une psychologue diplômée exerçant par ailleurs dans plusieurs hôpitaux et spécialisée dans les TCA! Auparavant, j’avais rencontré un hypnothérapeute chaudement recommandé, « Mr K. ». Il a réussi à m’inspirer confiance, -ma dernière expérience de naïveté de 9 mois semés d’espoirs, de déceptions et finalement de doutes-, d’autant que j’avais fait des recherches sur l’hypnose qui m’avait parue intéressante comme théorie. Une fois de plus, je me suis lancée avec toutes mes forces dans la bataille. Je réflechissais sans cesse confrontant les résultats de mes propres investigations avec mon histoire et les entretiens du psychologue. Je posais des questions, toujours sans réponse. La seule tentative de transe s’est révélée un échec total. Je le sais d’autant mieux que j’ai personnellement fait l’expérience d’une transe plus tard, lors d’un récital de piano. La seule de ma vie. Mais comme il disait pratiquer surtout l’hypnose conversationnelle, cela m’importait peu. J’ai donc persévéré. Mais je dégringolais et il ne s’attaquait jamais à la question du poids pourtant fondamentale à mes yeux. A notre dernier entretien (j’avais décidé que je n’y croyais vraiment plus), il a murmuré comme pour lui-même, qu’il devrait peut-être s’intéresser à ma souffrance du poids. J’aurais grimpé au plafond de désespoir. Que faisais-je là depuis 9 mois? A quoi rimait cette thérapie? J’ignorais alors qu’il se jouait de moi. Je ne l’ai appris que récemment, lorsqu’après mes dernières expériences malheureuses avec les médecins, j’ai cherché à constituer moi-même un dossier sur ma maladie, afin d’étayer au mieux ma théorie, et donc tenté d’obtenir les dossiers de mes psychothérapies. En vain. J’ai fait des années de traitement, dépensé des sommes considérables sans résultat et on me refuse tout accès aux résultats. Je ne peux donc rien en retirer, ni exercer aucun contrôle sur le travail effectué. Aucune loi ne me protège. Ils font ce qu’ils veulent. Je suis outrée et si j’avais su que je me livrais sans défense possible, je n’y aurais jamais mis un orteil. Parce qu’ils ne craignent absolument pas de mentir. Les médecins souvent ont au moins l’honnêteté de vous balancer leurs quatre vérités au visage. Encore que l’un d’eux a adressé à ma mutuelle un rapport d’évolution truffé de mensonges et de contre-vérités factuelles tout en feignant accorder foi à mes dires lors de ses consultations. Quant à « Mr K », lorsque je lui ai réclamé mon dossier, il a rétorqué qu’il n’en n’avait pas puisqu’il ne pratiquait pas la médecine et m’a livré ses conclusions en quelques lignes: je ne venais chez lui que pour plaire à mon entourage sans vraiment vouloir guérir; je préférais rester anorexique, et il aurait compris dès le départ que tout travail psychologique était donc “voué à l’échec”. Il m’a laissée me battre pendant des mois sans m’avertir de l’inutilité de mes efforts! C’est une insulte et une interprétation qui méprise toute ma personnalité. Je ne subissais aucune pression de mon entourage et je ne voulais guérir de toutes mes forces, même si j’ai pu avouer qu’une partie de moi-même n’avait pas totalement envie de renoncer aux crises, seul moyen de pouvoir manger certains mets. Son “analyse” contredit d’ailleurs celle de « Mme H » qui cherchait parfois à calmer mes élans. Des mois de thérapie mensongère de son point de vue pour recevoir trois ans plus tard ces seules conclusions, j’appelle cela de l’escroquerie et une infraction au droit à l’information inscrit dans le code de déontologie. J’avais fini par arrêter parce que je ne voyais aucun progrès, qu’il n’abordait pas le poids et que j’avais cessé de croire en sa thérapie. J’ai été agresssée un jour, sans conséquence grâce à un automobiliste. Je n’ai souffert pratiquement d’aucun traumatisme à la suite de cet incident, une fois surmonté celui du médecin, qui, lui, en avait fait tout un drame. Cependant, les traumatimes à répétitions de tous ces thérapeutes ne guériront jamais. C’est comme si j’avais été victime d’escroqueries, de racisme et de viols sans jamais en obtenir la moindre reconnaissance. Et toute le société verse du feu sur mes blessures avec ses campagnes anti-obésité et ses louanges aux psychologues et aux médecins. Après ces ultimes tentatives, je me retrouvais encore plus désamparée et désespérée. Toujours plus convaincue de mon incurabilité. J’ai donc décidé d’arrêter tout traitement inutile et douloureux, voire dangereux, et j’ai même défendu ma position devant l’INAMI. Mais il m’a fallu des mois pour arriver à ces conclusions puis accepter mon impuissance, la déchéance inéluctable et renoncer à tout espoir. C’est un travail long, difficile et fragile. Mais le seul sensé et réaliste. J’essayais désormais simplement de cueillir encore les instants de relatif bonheur fugitif que je pouvais grapiller et de trouver un peu de paix. Hélas mon corps reprenait le chemin du surpoids, puisque je ne parvenais plus à juguler les crises. Je refaisais avec encore plus de douleur le chemin inverse de mon dernier régime. A petite allure, ce qui me permettait de ne pas devenir complètement folle. A 55kg, ce n’était plus seulement le mouvement mais le poids lui-même qui devenait une torture, d’autant que je savais que c’était irréversible. Et je m’enfonçais de plus en plus dans ma drogue, ce que mon corps me faisait payer. Ce prix-là m’était moins insupportable pourtant que le poids lui-même. Toutes les blessures du passé et du présent avaient créé une douleur plus intense que toutes les autres, devenue autonome par rapport à ce qui l’avait instillée au départ et qui m’avait tout pris, sans qu’il me reste la moindre prise sur elle. Peu à peu elle me prenait les dernières bouffées d’oxygène: les sorties au restaurant, les repas en famille et les fêtes. Je faisais de plus en plus de sport. En vain. A plus de 60 kilos, je souffrais tellement que j’ai commencé à réduire mes crises. Je ne peux pas dépasser ce plafond. Depuis un an, je ne cesse de réduire, voir même d’éliminer les crises certains jours, avec des souffrances indicibles. Le cauchemar de mon adolescence recommence: pour maintenir mon poids, je dois sans cesse aller plus loin, il ne se stabilise jamais. Ce que je vis actuellement confirme mon analyse. Je n’avais aucune chance de pouvoir manger raisonnablement sans devenir grosse. Et seule la souffrance du poids a eu assez de puissance pour que je parvienne à réduire les crises. Mais je n’y ai rien gagné car je n’ai plus un instant de répit, je souffre sans arrêt. Ce n’est nullement une guérison mais une aggravation. Ma drogue recule mais je n’y renonce pas, au contraire car c’est un de mes derniers plaisirs et un médicament pour ne pas devenir folle de douleur à tout instant. De toute manière, je n’en aurais jamais la force, puisqu’il n’existe aucune solution viable. Déjà, après avoir gagné du terrain, je commence à en reperdre: les crises normales et les réductions réaugmentent. Mais le poids et l’état de mes dents perpétuellement douloureuses et cassantes y ont mis le holà. J’ai dû me limiter à des réductions. Ensuite, j’ai dû sauter certains jours, au prix de souffrances toujours croissantes. Les jours sans crises, je mange peu (plus cependant qu’au début de la maladie puisque je sais que le jeûne est plus dangereux encore) mais toujours avec plaisir. Si seulement mon corps me permettait de me nourrir normalement sans toujours grossir! Pour prendre encore le risque de manger et me donner un peu de marge, j’ai même dû perdre un peu de poids. Comme je suis actuellement, je me sens bien dans ma corpulence (pas dans mon corps, véritable amas de souffrances), même si elle ne correspond pas aux critères esthétiques et je ne cherche pas à maigrir, même si parfois j’aurais envie de me donner plus de marge. Je sais maintenant que c’est inutile. Hélas je ne supporte jamais de prendre du poids: c’est une douleur indicible qui emporte tout. Alors, il faut toujours diminuer la fréquence des crises et limiter les repas en dehors, trouver un équilibre qui ne vaut que pour quelques semaines, avant de nouvelles restrictions. Je vis dans l’angoisse permanente, à chaque seconde. Je sais que je perds la bataille. C’est l’enfer de mon adolescence qui recommence dans la maladie et dénué du moindre espoir, sinon celui de la mort, que j’accueillerais à bras ouverts. D’autant que mes dents lâcheront bientôt définitivement, pas tant même à cause de la boulimie que du bruxisme, plus ancien encore et aggravé sans cesse par mon état nerveux. Et je ne supporte aucune prothèse. Je ne vois devant moi que des souffrances, toujours plus aigües, sans la moindre issue. De plus, depuis un an et demi, je me suis coupée de la médecine. Je refuse d’avance tout soin médical de quelque ordre que ce soit, sauf contre-ordre formel de ma part. En effet, les derniers médecins que j’avais vu en 2006, surmontant ma haine parce que je frôlais à nouveau la surcharge pondérale et que je cherchais une éventuelle aide médicamenteuse pour adoucir un peu la souffrance, n’ont pas cru non plus mon histoire. Le rire moqueur et méprisant de l’un d’eux, le « Dr L. », résonne encore à mes oreilles, me tordant de douleur à un point que je ne saurais décrire. Je crains bien qu’il ne se taise qu’avec moi. Un autre m’a carrément flanqué à la porte après dix minutes d’entretien en prétendant que tout était dans ma tête. Le troisième, le « Dr G. », a refusé de m’écouter réellement, de regarder mes analyses et mon anamnèse, préférant suivre son idée fixe (trop de cholestérol, surtout du bon mais qu’importe) au mépris de tous les faits, comme si je n’existais pas. C’était celui qui m’avait renseigné autrefois la conseillère conjugale, « Mme F. », et traumatisé après mon aggression: l’incompétence émerge toujours. A l’exception de ma dentiste (un milliard de mercis ne suffirait pas à lui exprimer ma gratitude) qui depuis toujours se dévoue sans le moindre jugement, adapte sans cesse son traitement à l’expérience, même au mépris des règles enseignées, et accorde foi à mes propos même iconoclastes, je n’ai rencontré dans le milieu médical que mépris, incrédulité et incompréhension. Au lieu de m’aider, ses membres n’ont eu de cesse que de m’enfoncer et me dénier tous les droits fondamentaux de l’être humain. Ils ont été tellement loin que depuis l’automne 2006, en dépit des souffrances, j’ai décidé de briser le silence. Pour me rendre justice, puisqu’aux douleurs déjà insoutenables de la maladie et de ses conséquences, il ont ajouté les affres de l’injustice. Voilà pourquoi j’ai demandé en mars 2007 à la mutuelle et à l’INAMI la rectification de mon dossier, afin de rétablir les faits et de dénoncer les mensonges et erreurs. Comme j’ai compris le cheminement de ma maladie et l’enfer de mon existence, mettant en lumière toutes ses zones d’ombre, avec mes faiblesses et mes erreurs, j’ai donc décidé de défendre ma vérité envers et contre tous, bien que chaque agression, et j’en ai subies plusieurs, me déchire le coeur. Mes théories prêtent à rire? Cependant, autour de moi, d’autres personnes ont connu ou connaissent l’incrédulité des médecins face à leur problème de poids. Ma souffrance trouve un écho dans celle qu’ils ont maintes fois ressentie, parfois jusqu’à sombrer dans la dépression. Dire que toutes ces blessures peuvent pourtant être évitées, simplement en accordant un peu de foi à des êtres humains que la nature n’a pas gâtés. Même sans trouver de solution au problème de leur obésité, la médecine et la société leur redonneraient une juste valeur et un apaisement qui leur permettrait peut-être de s’accepter. Pourquoi ne pas promouvoir un mode de vie équilibré et respectueux de chacun, visant ainsi les gros comme les minces sans plus lier un tel mode et la santé au poids? D’autant que pour certains, un régime risque de renforcer une tendance à l’obésité, voire de l’amorcer et que la focalisation sur le poids pourrait bien paver la voie aux TCA. La science ignore encore tant de choses! Au siècle dernier, la tuberculose a bien été considérée comme une maladie psychique, une sorte de mélancolie. Quelle injustice et quel recul que de considérer que la corpulence de quelqu’un révèle son comportement alimentaire et son mode de vie. Certains bouffent n’importe quoi sans bouger et on les citerait en exemple, alors que d’autres s’épuisent en efforts insensés sans résultat pour se faire stigmatiser. Par ceux censés les aider en premier lieu! La maladie constitue déjà un bien lourd fardeau, pourquoi y ajouter celui de l’incompréhension, de la présomption de mensonge et de la solitude? Même les accusés, en justice, les criminels, bénéficient de la présomption d’innocence! D’une chance de prouver celle-ci. Moi, je n’ai eu droit à rien. Ni à consulter mes dossiers, ni à un procès équitable. Juste un jugement sans appel. Que dire aussi quand ces psychologues ou ces médecins non seulement vous jugent mais vous taisent leurs conclusions et vous mentent? Vous restez sans le moindre recours pour les premiers car ils échappent à la loi relative aux droits des patients, et pour les seconds car leurs notes personnelles vous demeurent inaccessibles. Les psychologues vous manipulent sans scrupules et refusent toute transparence, comme s’ils craignaient que le patient constate leur incompétence ou leur vacuité. Le secret médical opposé au patient lui-même me paraît contraire aux droits de l’homme parce qu’il donne au médecin un droit injustifié sur le patient. D’autant que la médecine met en jeu une obligation de moyen et non de résultat, comme la psychologie qui la complète lorsqu’elle s’avoue impuissante et devrait donc relever de la même législation. Il me semble fondamental de donner au patient le droit d’avoir connaissance de ces moyens et du travail du praticien. Dans la réalité, ces spécialistes vous promettent une aide pour vous enfoncer sans pitié. Ils vous dénient vos droits les plus fondamentaux. Vous êtes un malade mental, vous racontez n’importe quoi, vous êtes un sous-homme. et ils ne reculent devant aucune contradiction. Ils vous serinnent sans cesse d’apprendre à vous connaître et à croire en vous. Soudain quand vous y parvenez, si ce résultat ne correspond pas à leur analyse, ils vous rouent de coups et vous rejettent hors du monde.

Le jour où vous le comprenez, c’est la foudre qui vous frappe. Et il n’y a vraiment plus personne pour vous tendre la main sinon vos proches, s’il en reste auprès de vous, s’ils n’ont pas eux aussi rejoint la meute incrédule. Hélas, ceux qui vous soutiennent subissent le même traitement: insultes et rejet, ils dégustent! Justice, tolérance, médecine, droit de l’homme, amour, vous ne croyez plus à rien. J’ai crié la vérité chaque fois que j’en ai eu la force, parfois simplement des bribes, adressées aux divers responsables de mon enfer. Qu’ai-je récolté? Aucune reconnaissance, pas d’embryon de paix. Des insultes ou un silence écrasant. Comme si déjà je n’existais plus.

J’avais écrit les pages qui précèdent en mars 2007 et neuf mois plus tard, je suis malheureusement toujours de ce monde qui me fait de plus en plus horreur. Chaque jour, je regrette de n’avoir pas eu le courage de mourir bien que je ne désespère pas de réussir bientôt. En réalité, je ne sais ni vivre ni mourir; je survis dans une nébuleuse de souffrances toujours plus opaque. J’ai encore accompli de nombreuses démarches, rarement couronnées de succès. Chaque tentative d’endiguer ne serait-ce qu’un peu la maladie échoue à moyen terme, après m’avoir bercé de vains espoirs. Mon combat pour la reconnaissance ne m’apporte guère plus de satisfaction mais j’ai de moins en moins de forces pour le poursuivre. Souvent, je ne crois même plus à un résultat possible sans que ne s’apaisent pourtant le déchirant sentiment d’injustice ni la solitude conséquente qui me taraudent. Cependant, de nouvelles blessures, qui ravivent mon mal, me ramènent sans cesse au combat, projetée par la douleur. Les déceptions se succèdent, éclairées de quelques rares victoires mais mon état s’aggrave en dépit de toutes mes recherches pour le soulager et de tous mes efforts qui me vident corps et âme.

Mon succès le plus beau et le plus inattendu, c’est d’avoir obtenu la reconnaissance de l’INAMI. La mutuelle n’a rien lu ni compris du dossier que j’avais envoyé mais les inspecteurs de l’INAMI m’ont répondu avec respect, diligence et compréhension. Ils ont maintenu mon statut d’invalidité et félicité de la qualité du dossier sans exiger d’autres formalités. Face à eux, j’avais l’impression de redevenir un être humain à part entière, digne d’attention, de confiance et de respect. La première fois depuis des lustres et la seule de la part de médecins! C’est ma seule victoire réelle jusqu’ici et un vrai réconfort.

A plusieurs reprises, j’ai tenté de réagir à des articles de presse concernant l’obésité ou les TCA. Je n’ai obtenu que deux réactions positives. Un magazine a publié ma lettre mais en a tronqué le message sans m’en avertir. Il n’a pas non plus fait suivre les réactions qu’elle avait suscitée. Bref, je reste sur l’impression d’un élan brisé et d’avoir été utilisée. Enfin, il y a quelques jours, un site dépendant de la Communauté Française a accepté de mettre en ligne ma lettre ouverte aux experts responsables des campagnes contre l’obésite. Il y a plusieurs mois, j’ai envoyé un dossier à une association active dans les TCA, sans la moindre réaction. Comme toujours, ceux qui sont censés porter secours alourdissent mon fardeau.

Comme je l’ai expliqué, à tous les médecins et psychologues encore en vie que j’ai consultés depuis le début de ma maladie, j’ai envoyé un courrier pour leur montrer leurs erreurs et leur dire ma douleur de leur attitude. Toutes ces tentatives d’obtenir une explication et un peu de contrition sont restées lettre morte. Le seul à m’avoir répondu mais pour se dégager de toute responsabilité, argüant de la liberté du patient de suivre ou non le traitement préconisé, est mon pédiatre. Cependant, bribes par bribes, j’en ai encore appris plus long sur l’étendue de leurs négligences et fautes. J’avais notamment récupéré une unique pièce de mon dossier médical, à la mort du « Dr M. », celle qui a déclenché ma demande de rectification auprès de l’INAMI. Il s’agissait une copie d’un rapport qu’il avait envoyé en mars 2003 à la mutuelle pour mon dossier d’invalidité. En le lisant, j’avais cru tomber dans un abîme. Il n’y avait pas un mot de vrai. Voici, en guise d’illustration un extrait du correctif que j’ai personnellement envoyé à la mutuelle et à l’INAMI en 2007. Toutes les informations que je réfute se trouvaient dans le rapport de « Dr M. » et il n’y en avait aucune autre! “La seule information correcte consiste en mon refus de toute hospitalisation, ce qui m’aura sauvé la vie quelques années au moins. Je n’ai jamais par contre présenté de syndrome d’anorexie et certainement pas en 1995-96. Je souffre seulement de boulimie depuis début 1998. Si mon mari a certes contribué au déclenchement de la maladie, il partage cette responsabilité avec le corps médical. Il ne s’agit donc pas d’un problème de couple au sens propre. Quant à mon déménagement et à mon divorce, qui datent de 2001, ils résultent de la maladie et non l’inverse. Par ailleurs, en 2003, j’avais déjà suivi plus de 5 psychothérapies de plusieurs mois. Dernière précision: aucun des traitements homéopathiques dans mon adolescence n’a donné de résultat. La découverte de ce rapport m’a remplie de colère et si j’en avais eu connaissance à l’époque, j’aurais immédiatement fait corriger ces erreurs.” J’avais confiance en ce médecin et j’avais tort. Je ne m’étonne d’ailleurs plus de l’échec de ses traitements. S’il n’écoutait même pas ce que je lui disais, comment pouvait-il agir à bon escient? De plus, il risquait de me mettre en difficulté face à la mutuelle. Une telle attitude m’est intolérable et m’a profondément blessée. Elle renforce d’autant ma conviction de la nécessité d’une transparence totale dans les rapports entre praticiens professionnels et patients, et d’une possibilité de recours pour ces derniers.

Après un an de demandes répétées par courrier et par téléphone, j’ai enfin reçu de « Mme D. » un résumé de mon dossier : à pleurer de désespoir et à hurler de rage. Evidemment, elle ne mentionne ni ses retards continuels, ni les blancs qu’elle laissait sans arrêt dans nos entretiens, qui me laissaient perplexe sur leur pertinence, ni ses refus de m’éclairer sur la thérapie, dont j’avais parlé à l’époque à mon généraliste. Le dossier révèle un tissu si incroyable d’ânneries que n’importe qui me connaissant se tordrait de rire s’il ne s’agissait pas de souffrances atroces et de la perte de mon travail, de mes rêves et de toute ma vie. Ce n’est pas de l’interprétation, c’est de la divagation. Elle prétend que la maladie s’est installée dans un contexte de changement professionnel relatif à ma thèse. C’est factuellement inexact puisque j’ai commencé ma thèse en 1995, soit 3 ans avant la maladie. Elle parle d’accès boulimiques suivis de vomissements alors que les crises ont durés plus d’un an sans vomissements, d’intensification dans les 3 derniers mois alors que la boulimie a progressé assez régulièrement depuis le début. Si mes échéances professionnelles se faisaient de plus en plus stressantes comme elle le prétend, c’est simplement parce que la maladie m’empêchait de plus en plus de remplir mes obligations et que je tentais de le cacher pour ne pas perdre mon emploi, d’autant qu’avouer une telle maladie est loin d’être facile. Inverser causes et conséquences me semble une erreur grossière, indigne d’un professionnel de la réflexion. Mais ce n’est en aucun cas mon travail qui avait provoqué ma maladie. Plus tard, lorsque j’ai avoué celle-ci à mon patron, parce que je devais faire une pause, il m’a demandé si ma thèse était trop lourde et proposé de continuer mon mandat avec des articles, j’ai refusé. Ma thèse, c’était mon bébé et je suis aujourd’hui une mère qui a perdu son enfant. Je faisais le travail dont j’avais toujours rêvé et j’ai tenu jusqu’à la limite de mes forces afin de le conserver. Je ne me remettrai jamais de sa perte. Lui seul aurait peut-être pu me sauver, si j’avais pu voir clair en moi avant qu’il ne soit trop tard. Quant à prétendre que face à l’angoisse du boulot, devenue paniquante je le répète à cause de la maladie, je me concentrais sur l’apparence corporelle, c’est encore une totale absurdité. Avant la maladie, j’étais pleinement épanouie dans mon travail. Mes études et mes recherches m’ont toujours apporté d’énormes satisfactions alors que dans la lutte pour mon poids, je n’ai connu que des échecs. Je me serais plutôt réfugiée dans les études pour les fuir que l’inverse. Voir dans les excès alimentaires une décharge tensionnelle simplement est peu convaincant car vers 18 ans, comme je l’ai déjà évoqué, j’ai connu une période très difficile pour le choix de mes études; pendant plusieurs mois, j’ai vécu une véritable crise existentielle, jusqu’à trouver cette voie. J’ai beaucoup pleuré, je souffrais déjà de mon poids (sans avoir encore vu une redoutable diététicienne ni connaître mon mari), je me suis parfois évadée dans la lecture mais jamais dans la nourriture. Son résumé de mon histoire pondérale, pourtant fondamentable pour le trouble que je présentais, se révèle des plus simplistes, sans parler d’autres évènements capitaux que je sais pourtant lui avoir détaillés parce qu’ils figurent dans mes propres notes. Si cette psychologue m’avait exposé son interprétation à l’époque, j’aurais pu corriger ces erreurs ou comprendre que je devais m’enfuir mais elle refusait de m’éclairer. Je n’avais que quelques éléments qui me faisaient douter de la thérapie mais ne me permettaient pas de tirer de conclusions certaines. Et je me sentais tellement coupable de l’échec de cette thérapie! Aujourd’hui, je m’en veux plutôt de m’être laissé berner.

Par souci d’équité envers mon ex-mari que j’accuse dans mes nombreux textes d’avoir grandement contribué à déclencher ma boulimie et dans l’espoir qu’il reconnaisse enfin son rôle et ses torts, je lui ai également envoyé une copie de mon texte de mars 2007. Peine perdue. Il n’y a rien compris ou a préféré jouer l’imbécile. Il en a profité pour porter à mon égard des accusations mensongères. Cette dernière lettre confirme mon analyse de son attitude passée et son aveuglement total. Contrairement à lui, je n’ai jamais sauté un repas avant de souffrir mes crises de boulimie. Je mangeais peu mais de manière constante et très équilibrée, qu’il soit présent ou non. D’ailleurs, si son propre contrôle sur le poids était réel, il se révélait aussi malsain. En effet, il joue peut-être au tennis par goût mais il n’aime pas vraiment courir, il n’y a recours que pour rester en forme et maîtriser son poids. Selon ses propres termes, personne ne court par goût. Sans parler des vacances super-actives sous peine de se mettre au régime, des refus de sortir plusieurs fois sur le week-end, de l’étonnement horrifié lorsque je prétendais déjeuner le lendemain d’un souper plus copieux, de constantes remarques sur l’appétit et les rondeurs de sa mère, de toutes les personnes en surpoids de sa famille et de son entourage, sans la moindre compassion. J’en ai tellement des souvenirs de ce genre! Ils me hantent toujours tellement ils m’ont blessée à l’époque. La mémoire émotionnelle survit à toutes les autres. Mon ex-mari n’a jamais pris en compte ni mes protestations pour nuancer les choses, ni mon histoire personnelle. D’ailleurs, je pense qu’il ne m’a jamais comprise du tout. Lors de notre séparation, il a avoué qu’il n’aurait jamais cru que j’étais aussi sensible parce que j’étais intelligente. Or, selon lui, l’intelligence devrait protéger de toute sensibilité, qu’il considère pratiquement comme une tare! Dans sa dernière lettre bizarrement, alors que je le lui rappelle, il ne mentionne rien de tout cela, il ne proteste même pas qu’il a changé d’avis. Il reprend juste, pour la n-ième fois, ses accusations de perfectionnisme, me collant sur le dos la responsabilité de ma maladie et prétend même que j’ai triché en lui cachant mes comportements, ce qui est totalement erroné. Il ne répond à mes propres accusations que par des échappatoires. A aucun moment, dans sa lettre, il ne dit que je l’ai mal compris, ou n’admet que les gens ne contrôlent pas leur poids ni qu’il m’aurait aimée si j’étais devenue grosse. Un jour d’ailleurs, après notre séparation et mon analyse personnelle de la boulimie, je lui avais directement demandé s’il m’aurait encore aimée si j’avais pesé 70 ou 80 kg. Sa réponse ne laissait aucune équivoque sur la justesse de mes interprétations: “je ne sais pas. Peut-être si vraiment tu avais fait tous les efforts possibles”. De tels mots après des années de maladie, dont de longs mois durant lesquels il prétendait avoir tout fait pour m’aider à guérir! Je n’oublierai jamais. Il dit aussi qu’il a fait une erreur en sous-estimant mon entêtement mais oublie qu’il ne m’a pas laissé le choix. Il a si souvent répété qu’il devait être fier de lui et de son entourage, donc de moi aussi, pour aimer. Alors, avec sa propre obsession du poids, il n’aurait jamais supporté que je baisse les armes sur ce point. D’autre part, il est totalement stupide de s’obstiner à mettre en cause mon perfectionisme comme motif de ma maladie. En effet, celui-ci ne s’excerce que dans les domaines qui me tiennent vraiment à coeur. Avec la maladie, j’ai dû renoncer à faire bien dans presque tous ces champs sans qu’elle ne recule jamais. Je n’avais jamais pratiqué aucun sport à fond, jusqu’à ce que mon mari m’y pousse et en fasse une condition sine qua non de la santé, de la forme et presque de la valeur d’une personne. Ma famille n’a jamais cessé de me taquiner sur mon absence de dons et de goûts en matière de sport. Je ne suis devenue une acharnée incapable de sauter gym et marche un seul jour qu’à cause de la douleur du poids, de mon métabolisme et de l’opinion des gens. Si je suis peut-être allée un peu trop loin dans les régimes, c’est à cause des pressions extérieures trop fortes que je subissais. Et même pour le poids, je ne demandais pas la perfection. Je me serais contentée d’une corpulence moyenne (57 kilos pour 1,61m, voire un peu plus) mais stable. Hélas c’était un rêve innaccessible sans des efforts constants et démesurés, sans cesse plus durs. Parler de perfectionnisme dans ce domaine est donc sans pertinence. En fait, depuis mon adolescence un peu et surtout depuis l’université et ma rencontre avec Jean-Louis, je ne peux plus faire ce que j’aime sans ressentir une profonde culpabilité. Et ces dernières années, corps médical, éducateurs, et médias, donc toute la société, renforcent la pression. On n’a plus le droit de détester le sport sous peine de se voir traiter de paresseux, pantoufflard, qui se fout de sa santé et de son corps. Le physique a même pris le pas sur l’intellect. Les sports sont parés de toutes les vertus: ils vous donnent une parfaite santé physique et mentale! Peut-être pour certains, mais pour moi c’est tout le contraire. Ce leitmotiv a contribué à ma maladie autant que les régimes, d’ailleurs ils procèdent de la même idéologie, contre laquelle plus personne n’a maintenant le droit d’élever la voix. La société édicte ses règles, malheur à ceux qui ne veulent ou ne peuvent les respecter. De prétendues sciences érigées en dogmes sans s’avouer tels ont remplacé la religion, presque plus honnête au fond. Nous vivons une époque terrible, d’autant plus qu’elle mondialise tout, étouffant du poids de l’uniformité dictatoriale toute résistance. J’ai mis longtemps à le comprendre tant j’ai adhéré à l’enseignement humaniste et raisonné que j’avais reçu. Il m’a fallu bien des souffrances, les coups répétés de tous ceux qui prétendaient m’aider sans jamais m’avoir regardée ni écoutée pour ouvrir les yeux. Ma compréhension ne m’épargne toutefois rien car pratiquement personne ne me croit. Sauf ma mère dont les conclusions de mes années de recherches pour comprendre ma maladie ont rejoint son explication du début, sans qu’elle soupçonne pourtant alors le rôle de mon ex-mari. Grâce à mes parents, j’ai pu survivre, malgré des conflits qui nous ont parfois divisés. C’est aussi grâce à l’écoute et à la compréhension de ma mère que je n’ai pas sombré dans la folie ou dans l’enfer absolu, celui de la douleur et de la solitude de l’injustice sans nom, c’est la seule lumière tremblante et fragile de mes ténèbres, qui me permet de survivre avec l’aide de ma drogue. Après avoir tout tenté pour que je guérisse, résisté longuement à mes raisonnements trop douloureux, ma mère a compris et accepté jusqu’à mon désir de mourir, avec un amour sans condition. Elle seule me soutient vraiment dans ma lutte pour la vérité depuis le début.

Tout récemment, comme je refusais de laisser dans l’ombre tous les mauvais traitements que j’ai subis et que leurs auteurs refusent de reconnaître, j’ai décidé de saisir le seul moyen d’action qui me restait même si je sais qu’il ne débouchera sur rien de concret. J’ai constitué un nouveau dossier qui confronte mon histoire personnelle aux avancées des droits des patients obtenus dans la loi de 2002 et aux recommendations du Code de déontologie de la Fédération belge des Psychologues. J’y reprends dans le détail toutes les fautes et négligences ou incompétences des médecins et psychologues que j’ai consultés. Je l’ai envoyé au service de médiation de la Commission fédérale “Droits du patient” et à la FBP. Du premier, j’ai reçu un courrier confirmant l’enregistrement de mes plaintes et des renseignements sur des associations qui tentent de faire entendre les voix des patients auprès des décideurs concernés. De la FBP vient de me parvenir un accusé de réception me signalant que mes plaintes seront traitées par la Commission éthique et déontologique mais que cet examen risque de prendre du temps. La FBP sous-entend presque qu’une telle histoire se révèle peu crédible. Qu’ils ne comptent toutefois pas sur moi pour me rétracter: j’ai mis longtemps à porter mes accusations que j’ai mûrement réfléchies et je ne battrai pas en retraite. Dans un second courrier, ils précisent que la commission ne donne que des avis sans juger des thérapies ni sanctionner. Au bout du compte, je n’ai même pas eu d’avis : le président de la Commission juge que mon courrier ne demande pas la moindre réponse. Bref, les psychologues ne risquent absolument rien. Liberté absolue de nuire!

Ce ne sont malheureusement là que que de maladroites tentatives pour me défendre et clamer la vérité. Je me sens tellement pleine de combats à mener que j’en reste parfois clouée d’impuissance tant ils partent tous azimuts et s’opposent à des mouvements fondamentaux de la société: les campagnes de prévention de l’obésité, l’influence de la médecine et de la psychologie, le droit des gens, même considérés comme malades psychiatriques, à disposer de leur vie. D’autant que tous ces sujets me touchent profondément, ravivant sans cesse des blessures incurables. Et la maladie me ronge sans pitié, empêchant tout avenir, sinon un immense désert sans homme, sans amis, sans travail, sans argent. Enchaînée à mes exercices détestés et à une drogue, dont j’ai honte, de plus en plus limitée par l’augmentation du poids, qui n’estompe hélas jamais la lucidité de mon regard. Et lorsque je me tourne vers l’ultime délivrance, je rencontre encore l’échec, engluée dans mes étranges complexités. Au fond, je reste prisonnière d’un no man’s land, écartelée entre la vie et la mort, prête à basculer à chaque instant d’un côté sans que l’autre lâche prise.

Ainsi, il suffit que le fragile équilibre que j’établis quelques petites semaines entre poids et nourriture se rompe et c’est la plongée en enfer, les larmes sans fin, la douleur éternelle qui me submerge. Il faut que je réduise encore le nombre de crises même à bout de nerfs. Les réductions m’apportent de nouvelles souffrances: augmentation du bruxisme qui détruit mes dents, de l’acidité gastrique, de la spasmophilie avec son cortège de maux, insomnies ou cauchemars,... Le pire, c’est que le cauchemar de devoir toujours faire plus d’efforts juste pour ne pas grossir sans cesse dure depuis plus de 20 ans et que presque personne ne veut encore y croire aujourd’hui. J’entends sans fin dans ma tête toutes les remarques encaissées de mon ex-mari, des médecins et des psy et je hurle. Leurs rires, leur mépris, leur incrédulités et leurs accusations mensonngères me hantent sans repos. S’y joignent toutes les actions des campagnes de prévention de l’obésité. De plus, dans mes crises, je me sens coupable de céder à ma drogue et de manger, donc de grossir. Je n’ai vraiment rien gagné en bien-être en espaçant mes crises. Juste du temps pour me battre et pleurer. La boulimie progresse, les crises manquent de déraper et s’allongent, la bouffe occupe mon esprit, je perds sans cesse mes repères, en proie à un insupportable doute permanent. J’ai perpétuellement peur de moi-même. Chaque fois que je veux croire qu’il existe une solution même imparfaite, qu’un infime espoir de mieux va enfin se dégager, c’est dans un nouvel enfer que je plonge. Je sais qu’il n’y a pas d’issue. De quoi prouver l’erreur des théories psychologiques qui prétendent vous tirer d’affaire par ce type de biais. Je porte aussi en quelque sorte la culpabilité de tous ces échecs parce que la maladie, c’est aussi moi et qu’il n’y a ni virus ni bactérie que je puisse accuser. Pourtant les blessures de l’âme peuvent aussi s’infecter et devenir septicémie, vous faire perdre peu à peu toutes vos capacités, sans que rien ne freine vraiment sa progression, pas même la plus tence des volontés ni la plus acérée des intelligences. Dix ans hors du monde. Je n’ai plus d’existence, d’autant que mes bourreaux me refusent toute reconnaissance, tout statut de victime. Plus d’âge, plus d’identité. J’ignore où se situe ma reponsabilité. Quand a-t-on assez lutté? Je voudrais avoir le force de tout briser, de changer de route mais je ne la trouve pas; parfois même, j’ai l’impression de ne pas avoir envie de la trouver et contempler ces vérites me remplit d’horreur. Jusqu’où sommes-nous responsables de ce que nous sommes et de ce que nous faisons? Je n’arrive pas à le déterminer. Parce que je ne crois pas que celui qui voit plus clair en lui-même doive être plus coupable de ses fautes que celui qui vit dans l’illusion. Comprendre son propre fonctionnement ne nous permet pas nécessairement de l’infléchir. Une pathologie ne se soumet pas à la volonté du malade.

Tuer le temps sans savoir ce qu’on attend. Rêver lorsqu’enfin on s’endort qu’on ne se réveillera plus. Plus un instant de paix ou de plaisir ou si rarement qu’ils ne suffisent plus à retenir la vie. Ma lutte pour la justice et la vérité s’est aussi souvent enlisée dans la faiblesse et le désespoir. Dans les éternelles crises de larmes aussi. Tout est si dur et si vain. A aucun de mes problèmes de santé, je ne trouve de solution satisfaisante. Mon corps a mal mais mon esprit hurle plus fort encore. Je me déteste d’avoir tout raté et de mon impuissance. Après que ma dentiste a recollé mon bridge au printemps, j’ai souffert sans cesse d’une des dents mais la pire des tortures s’est révélée la certitude qu’il tomberait bientôt sans espoir de réparation. Je vivais chaque crise comme si c’était la dernière. Le mur se rapprochait. Je voudrais baisser les bras et attendre la mort sans bouger mais ce n’est pas dans mon tempérament. Je ne cessais de hurler et de me battre, de chercher une issue que je savais pourtant inexistante, du moins globalement. Et j’espérais de tout mon être trouver la voie d’une mort paisible, qu’on me refuse alors qu’on l’accorde à d’autres, ce qui me révulse profondément. Je ne crains pas la mort, au contraire, mais je redoute un surplus de souffrance et la perte de ma liberté. Cependant, je sens que je me rapproche de cette victoire-là, ce sera la mienne seule et la plus belle. Même si la vie refuse toujours de lâcher prise et qu’elle a parfois des ressources imprévisibles, qui me raniment un instant pour m’abandonner bientôt en proie à une nouvelle déception cruelle. C’est, comme je l’ai déjà dit, un étrange ballet entre deux forces, une déchirure absolue.

Dans ma rage, j’ai encore tenté une solution pour mes dents: des implants rapides. Hélas, le médecine n’est décidemment pas pour moi. La sommité mondiale consultée après deux interminables mois d’attente n’a rien compris à mon cas. Ce fameux « Dr N. » n’a même pas essayé d’écouter ni de regarder vraiment; il a rendu un diagnostic absurde jusqu’au moindre détail. A vous faire froid dans le dos! Après l’échec de plusieurs tentatives pour sauver mes dents, ma dentiste a fini par convaincre un chirurgien de ses amis de risquer des implants classiques en un minimum de temps. L’opération m’a obligée à rester plus d’une semaine sans crises à deux reprises. Je ne croyais pas pouvoir y parvenir, mais je n’avais pas le choix. J’avais décidé de manger convenablement pour donner à mon corps toutes les chances d’intégrer les implants et en profiter pour tester ma capacité à une alimentation plus normale. Manger d’accord mais à la condition de ne pas prendre de poids. C’est là que tous les beaux projets s’écroulent. Pourtant, je maintenais mes deux heures de sport quotidiennes que je déteste de plus en plus. Peine perdue, mon poids limitait impitoyablement mon alimentation à peu de choses, à l’équivalent d’un régime plus que draconien. Même régime finalement qu’avant la maladie. J’étais transportée dix ans en arrière, comme si rien n’avait changé. Tout ce que j’avais prédit sans jamais avoir eu le courage de tenter l’expérience se vérifiait. Et je ne dormais plus que le temps d’horribles cauchemars. Je grinçais les dents de plus belle. J’avais beau vouloir traverser l’épreuve le plus sereinement possible, j’épuisais mes dernières réserves nerveuses, je me battais sans cesse pour manger juste ce que je pouvais, refusant de fuir la nourriture comme de céder à la bouffe. En pratique, j’ai gagné tous les combats imaginés par les psychologues, sans jamais progresser d’un millimètre sur mes souffrances. Si j’en avais encore douté, ce que je vivais aurait confirmé ma certitude de ne pouvoir guérir et mener une vie normale. Mes envies de bouffe me rappelaient que je ne cesserais jamais d’aimer la bonne chère et mon poids que je ne pouvais pas y céder même avec modération. Et dès que je grossissais, je devenais folle de douleur, incapable de rien pas même de penser, juste de hurler et de sanglotter. Après la première abstinence, j’ai pu faire quelques crises avant la seconde, sans toutefois récupérer vraiment. Mais la seconde semaine s’est révélée encore plus infernale, les antibiotiques ayant détraqué tous mes équilibres. Les douleurs de l’opération et de ses suites m’auraient presque fait rire en comparaison de celles infligées par ce chaos et qui ont perduré de longues semaines. De quoi affermir ma résolution de ne plus jamais avaler le moindre médicament. Mon corps en a profité pour exiger de nouveaux efforts pour maintenir mon pids, confortant ainsi mes pires craintes. Pendant des jours et des semaines, je n’ai pas eu un instant de paix, ni le jour ni la nuit. Ma vie n’a plus de sens depuis si longtemps. Je mesure combien les gens et les circonstances m’ont détruite, ils me détruisent encore chaque jour. Et je me hais de rester sans force, d’avoir si rarement les ressources des engagements que je voudrais prendre, même si dès que je relève un peu la tête, en général pour retomber plus bas aussitôt, j’essaie de poursuivre mon combat pour la vérité et la reconnaissance. Peu à peu, les effets de l’antibiotique se sont calmé et j’ai pu respirer un peu. Juste une bouffée d’air car le stress du poids devient chaque jour plus intense au point que je dors de plus en plus mal pour sombrer dans un épuisement total. Je sais que le statu-quo ne durera pas et j’arrive au bout des possibilités de réduction. Je vis dans la peur constante de moi-même: chaque repas, chaque crise, chaque moment est un combat contre mes démons et mes raisons, mes souffrances et mes angoisses, prêt à déraper. Comme il y a dix ans, mais avec la connaissance de cet enfer que je sais sans espoir. Je sais aussi que ma volonté un jour ne tiendra plus et j’en crève de trouille. J’ai pourtant profité de ce semblant d’accalmie pour relancer mes actions, en tremblant de m’engager. Peut-être que finalement chaque pas accompli met un peu de baume sur ma blessure momentanément et me rend un peu d’existence. Il ne me reste au fond qu’à accepter cet écartèlement, en agissant lorsque je le peux, malgré ma douleur, en profitant des rares, toujours plus rares, rayons de soleil, consciente que l’instant suivant, tout peut basculer dans la souffrance absolue, jusqu’à la mort. Mais la souffrance du poids rejaillit sans cesse, brisant mes dernières forces, avec la conscience perpétuelle que la marge s’estompe. Le mur s’est rapproché vertigineusement. Tous les faits confirment mon analyse, malheureusement. Sur les causes de la maladie, son incurabilité, sa progression implacable avec la mort comme seule délivrance. Hélas, pas dans la paix mais dans la colère, la soif de justice et la peur de moi-même. La valse entre vie et mort se poursuit, dans un vertige de souffrances indicibles. Avec cette sensation toujours plus lourde de ne plus exister dans ce monde qui me refuse si souvent et que je ne regretterai presque pas.

 

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